2015: on a eu chaud!
«La conclusion est claire : il faut laisser sous terre plus de 80% des réserves de combustibles fossiles, charbon, pétrole et gaz naturel» (Jean Jouzel, expert du GIEC).
Avec le plus haut niveau jamais enregistré depuis 1880, l’année 2015 a établi un nouveau record planétaire de chaleur et 2011-2015 a été la période de 5 ans la plus chaude jamais enregistrée dans l’histoire. L’année 2015 n’est donc pas un cas exceptionnel, mais s’inscrit dans une tendance de fond indiscutable.
Ces moyennes mondiales recouvrent bien sûr des disparités régionales, s’accompagnant de baisses de température en Amérique du Nord et en Antarctique et de vagues de chaleur. Les écarts de température plus importants ont favorisé des sécheresses, des tornades et des précipitations d’une grande amplitude et imprévisibles. Car le réchauffement climatique est en train de rendre obsolètes les modèles météorologiques et l’amplitude des prévisions. Les pluies diluviennes deviennent imprévisibles.
En effet, seul 1% de la chaleur additionnelle due aux gaz à effet de serre (GES) va dans l’atmosphère, tandis que 93% va dans les océans, qui sont les principaux régisseurs des phénomènes climatiques. Le phénomène «El Niño» n’est pas responsable: il amplifie simplement de façon brutale les effets du réchauffement climatique global.
Ce rappel met en évidence l’indigence des résultats de la conférence COP21 qui s’est tenue en décembre dernier à Paris. Alors que des catastrophes climatiques s’accumulent, que de grandes villes européennes suffoquent sous la pollution (Milan, Naples, Rome), tout comme les grandes métropoles mondiales (Pékin, New-Delhi), les engagements des pays participant à la COP21 n’entreront en vigueur qu’en 2020. Pour peu qu’ils soient appliqués…
Les contradictions d’un expert du GIEC
Illustration de cette contradiction: la déclaration de Jean Jouzel, ancien vice-président du groupe scientifique du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat). D’un côté il affirme «[…] la COP 21 est un véritable succès. Tous les pays se sont engagés à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre – même si certains le font très timidement – et tous ont reconnu que les efforts annoncés sont insuffisants pour rester sous le seuil de 2 degrés de réchauffement…». Mais il poursuit:
«De fait, on est loin du compte. Les engagements actuels des États conduiront à relâcher dans l’atmosphère 35% de gaz à effet de serre en trop en 2030. Pour rester sur une trajectoire de 2 degrés, l’effort mondial de réduction devrait être, d’ici là, deux fois plus important que ce à quoi les pays se sont engagés» (Le Monde, 29 décembre 2015).
Pour Jean Jouzel, «La conclusion est claire: il faut laisser sous terre plus de 80% des réserves de combustibles fossiles, charbon, pétrole et gaz naturel, dont l’utilisation émettrait plus de 5000 milliards de tonnes de CO2», alors que le plafond admis pour respecter la limite d’un réchauffement maximum de 2 degrés est estimé à 800 milliards de tonnes de CO2, soit six fois moins!
Une analyse plus détaillée de ce chiffre de «80% des réserves qui ne doivent pas être exploitées» est instructive.
Analyse par pays
En janvier 2015, la revue Nature publie une étude de deux chercheurs britanniques (Christophe McGlade et Paul Ekins, de l’University College London), qui concluent de manière très claire: «Un tiers des réserves de pétrole, la moitié de celles de gaz et plus de 80% de celles de charbon devront rester inexploitées si l’on veut éviter la surchauffe de la planète» (Le Monde, 9 janvier 2015).
L’intérêt de cette étude est de montrer, par type d’énergie fossile et par pays, quelles seraient les conséquences d’un abandon de l’exploitation si le facteur de limitation de réchauffement climatique à 2 degrés était ajouté aux autres facteurs économiques et technologiques, pour obtenir un coût de l’énergie minimal.
Les résultats publiés montrent que «35% des réserves de pétrole, 52% de gaz et 88% de charbon doivent rester sous terre». La répartition par pays est la suivante: «Les pays producteurs du Moyen-Orient doivent renoncer à 38% de leur pétrole et 61% de leur gaz, l’Afrique respectivement 26% et 34%, la Chine et l’Inde réunies 25% et 53%, l’Europe à 21% et 6%, les pays de l’ex Union soviétique 19% et 59%, le Canada 75% et 26%, les États-Unis 9% et 6%.». Selon les auteurs, le faible taux de réduction pour les États-Unis s’explique par la proximité des centres de production et de consommation. L’étude ne prend pas en compte le cas des hydrocarbures non-conventionnels (pétrole et gaz de schiste, sables bitumineux), mais «les auteurs concluent qu’une hausse de leur production est incompatible avec la volonté de juguler le réchauffement ». Même avec cette faiblesse, l’étude montre l’amplitude à laquelle se verraient confrontés les pays producteurs.
De fait, «pour réduire les émissions aux niveaux prescrits par les scientifiques, on doit prendre au plus tôt des mesures efficaces à l’échelle de la planète et contraindre des sociétés parmi les plus lucratives au monde à faire une croix sur des milliers de milliards de dollars de profits en renonçant à exploiter l’essentiel des réserves prouvées de combustibles fossiles» (Naomi Klein, Tout peut changer, Ed Actes Sud).
Ce qui nous amène à la question politique. Quelle instance gouvernementale ou internationale fera appliquer de telles réductions d’extraction de gaz et de pétrole auprès des pays producteurs et des compagnies multinationales? Un mécanisme de taxes? Des fonds de compensation?
Mais pourquoi faudrait-il compenser et indemniser ce manque à gagner des pollueurs et des destructeurs
de la planète? Les rentes pétrolières et gazières ont bâti des fortunes pour un cercle de capitalistes. Les indemniser avec les taxes reviendrait à leur reconnaître une rente à vie! Les dégâts déjà causés à l’environnement et à la santé des populations ne justifient aucunement une telle générosité. Au contraire, leur responsabilité dans les catastrophes écologiques est accablante et leur opposition à une nouvelle politique énergétique moins vorace en consommation et en dégâts environnementaux reste toujours ferme.
Qui va contraindre les grandes compagnies pétrolières et gazières à renoncer à leurs profits, en renonçant à extraire les ressources qu’elles contrôlent? Qui peut croire que ces multinationales vont volontairement abandonner leur juteux commerce?
Pour une alternative écosocialiste
Tant que les mécanismes du capitalisme, profits maximums et concurrence sauvage, se maintiendront, aucune régulation sérieuse ne sera possible. L’expropriation et le contrôle public sont des conditions nécessaires pour modifier profondément la politique énergétique, et en premier lieu la politique de production énergétique.
Les ressources aujourd’hui accordées à la subvention des énergies fossiles (estimées à 500 milliards de dollars par an) doivent être rapidement transférées vers les énergies renouvelables. Des économies d’énergie gigantesques sont possibles en abandonnant des industries voraces en énergie et inutiles pour l’humanité, comme l’industrie de l’armement ou l’industrie publicitaire. L’isolation des bâtiments et des transports publics renouvelés constituent d’autres voies pour construire rapidement une transition écologique.
Et plutôt que de construire des puits de carbone, il faudrait reboiser et lutter contre la désertification des
sols. Favoriser la reconstruction des écosystèmes naturels reste le meilleur moyen pour absorber le CO2. Une idée confirmée lors de la dernière assemblée de la Convention des Nations Unies sur la lutte contre la désertification qui s’est déroulée à Ankara du 12 au 23 octobre 2015. Quelque 12 millions d’hectares de terres arables sont perdues chaque année à cause de l’érosion. Regagner ces terrains aurait un triple effet: combattre le réchauffement climatique, augmenter l’indépendance alimentaire et éviter les migrations des populations victimes de l’érosion des terres.
José Sanchez
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