«Ils m’ont dit que j’étais illégal.»
«Ils m’ont dit que j’étais illégal.» – Jardin du Sleep-in de Malley, le 20 juillet 2015
Depuis plusieurs mois, une septantaine de migrants passent leurs nuits – et une partie des journées – dans le jardin du Sleep-in de Malley. Dans un dénuement presque complet, ils y survivent dans des conditions déplorables. En face, les autorités politiques de la Ville de Lausanne pratiquent la politique de l’autruche. Cela fait pourtant des années que les es veilleur·se·s du Sleep-in dénoncent le manque de places d’accueil d’urgence.
Regroupés au sein du collectif «Gens du jardin», les migrants ont produit un communiqué de presse que nous avons publié sur notre site il y a quelques semaines. Nous leur donnons ici la parole.
Depuis la fermeture annuelle, fin avril dernier, de l’Abri, une structure hivernale d’accueil d’urgence située dans un abri anti-atomique à Malley, le nombre de personnes recherchant un toit pour passer la nuit et s’adressant au Sleep-in a grimpé en flèche. A tel point que le jardin de cette maison est peu à peu devenu un lieu de vie pour des migrants (*masculins), sans-abris et parfois sans-papiers, qui ne bénéficient d’aucune priorité dans la politique d’accueil lausannoise. Ici, ils peuvent se reposer sans craindre un contrôle de la police, qui n’y entre pas.
De la survie
Dans un canton qui fait des largesses fiscales à coup de millions à des multinationales criminelles, les conditions de vie sont pour le moins rudimentaires: les migrants dorment à même le sol, dans des sacs de couchage posés sur des cartons, quels que soit le temps et la température. Leurs effets personnels sont entassés dans des sacs poubelles. Depuis peu, grâce aux veilleurs-ses de l’association, des toilettes annexes et une arrivée d’eau potable – sous la forme d’un tuyau de plastique avec lequel ils remplissent des bidons – ont été mis à leur disposition. Un petit auvent a été construit, qui leur permet de s’abriter quelque peu de la pluie et du soleil caniculaire. Mais les conditions restent terribles. Comme nous le résume un veilleur du Sleep-in: «On est dans la survie même: en cas de pluie, ils sont entassés de manière extrême.»
Victimes d’une triple crise
La situation est précaire et difficile à supporter pour ces migrants: paupérisation et instabilité de leurs pays d’origine, soumis à l’impérialisme, puis la crise économique qui frappe l’Europe. A cela se conjugue la non-volonté des autorités suisses d’investir dans un système d’accueil et de protection des plus faibles dignes de ce nom. Heureusement, l’entente est bonne entre les migrants. Ces derniers s’organisent collectivement: en plus d’une assemblée générale hebdomadaire durant laquelle les questions importantes sont discutées et tranchées et de la création du collectif des Gens du jardin, des «référents» par pays d’origine ont été désignés. Ce sont eux qui prennent en charge l’organisation quotidienne. Ainsi, avant de pouvoir nous donner des informations concernant le quotidien du jardin, Georges* (prénom d’emprunt) s’enquiert auprès de «son» référent, qui a aussi été désigné responsable des contacts avec la presse. L’accueil des nouveaux arrivants, dont le nombre ne décroit pas, est également assuré par les personnes du jardin. Cet été, des cours de français ont lieu deux fois par semaine dans le jardin. Ils sont dispensés par le collectif Franc Parler.
Récits
Un lieu sûr pour «une vie meilleure» – Charles*, Nigérian, 42 ans, est venu seul en Europe il y a cinq ans, laissant sa femme et deux enfants au Nigéria. «Je suis venu ici pour trouver une meilleure vie, trouver un travail. Au Nigéria, les politiques ne sont pas bonnes, on n’a pas de chance de mener une vie digne. Je cherche une meilleure opportunité pour ma famille. La séparation est très difficile. Mais je ne peux rien faire.»
Charles a d’abord vécu en Espagne, où il a un permis de séjour. Il y a travaillé au Sud, dans les champs. Avec la crise, les possibilités de travail ont disparu. Charles est donc venu en Suisse il y a six mois. Son objectif, il le répète, est de «trouver un travail». Il dort au Sleep-In car il n’a aucune autre option, faute de de revenu. «J’allais dormir à la gare, quand on m’a dit de venir dormir ici. Ce n’est pas facile. Nous voulons travailler, avoir un rôle dans la société. Nous sommes des êtres humains, nous essayons de nous organiser avec l’aide des gens du Sleep In. On essaie de surpasser cette situation qui est très difficile. On n’a pas d’autre endroit où aller.»
Ce jour-là, des personnes extérieures ont amené à manger, mais ce n’est pas toujours le cas. Charles ne se décourage pas: «Au moins nous avons de l’eau, comme ça nous n’allons pas mourir.»
«Nous voulons vivre» – Andrew, Nigérian, 26 ans, a une femme en Italie, où il résidait jusqu’à il y a peu. Il est en Suisse depuis 3-4 mois suite à la perte de son travail, dans une usine. Andrew détient un formation de serveur au Nigéria et aimerait travailler ici en tant que tel. «Je suis venu ici car je veux une meilleure vie voir si avec ma femme nous pouvons améliorer nos conditions de vie ici et fonder une famille. Avec la crise, il n’y a plus de travail en Italie. Je suis venu ici pour trouver un travail, Je ne suis pas heureux de vivre comme ça, mais je crois que de meilleurs temps vont venir. Nous n’avons pas le choix. Nous sommes tous jeunes. Nous sommes en pleine possession de nos moyens. Nous pouvons faire n’importe quel job. Nous voulons faire quelque chose pour la société.»
Andrew explique que «cet hiver, des gens dormaient dans le bunker du quartier, mais ils l’ont fermé, donc les gens sont venus dormir ici. Nous ne sommes pas des animaux. Le problème n’est pas juste de manger. Nous voulons vivre et construire un futur meilleur».
Les gestes de solidarité sont aussi présents. Andrew raconte qu’«un jour une femme est passée dans le jardin avec son petit enfant. Elle est revenue le lendemain avec de la nourriture. Cela nous a beaucoup touchés». Toutefois, il relève également que les politiques ne sont pas encore venus discuter avec les gens du jardin et que la seule réunion prévue avec eux et les responsables du Sleep-in a été annulée: «Ils ont dit qu’ils prendraient la décisions sans nous voir. Maintenant, on attend».
«Si la police nous trouve dans la rue, elle nous frappe» – King, Nigérian, est en Suisse depuis quelques mois. Il vivait et travaillait également dans les champs, au Sud de l’Espagne. Mais il a perdu son travail et est venu en Suisse. «Je suis venu ici pour voir si je trouve un meilleur endroit où vivre.»
Selon King, le jardin du Sleep-in garantit une certaine sécurité aux migrants: «Ici, la police ne vient pas. Mais s’ils nous voient dehors, ils nous arrêtent. S’ils voient que tu vas dormir dans la rue ailleurs, ils te disent que tu dois venir dormir ici. Beaucoup de gens ici ont subi la violence de la police. S’ils trouvent des migrants dans la rue, ils nous frappent. La semaine passée, un jeune homme a été frappé par la police. Ils l’ont tapé au visage, sur l’œil, il saignait.» Il ne s’agit malheureusement pas du seul témoignage que nous avons entendu à propos des violences policières. King préférerait bien sûr avoir un toit sur sa tête: «On aimerait dormir dans une maison mais ici en Suisse c’est très difficile pour nous de trouver une maison ou un espace à louer. Ce n’est pas comme en Espagne ou au Portugal.»
«Ils m’ont dit que je n’avais aucun droit» – Georges, 37 ans, Nigérian, est arrivé en Suisse en décembre 2011. Il a une carte de résidence italienne. Il est entré par Chiasso, où il a demandé l’asile et a été attribué au canton de Vaud en tant que «cas Dublin» pendant six mois avant de recevoir une décision de renvoi. Lui aussi est venu en Suisse «pour trouver du travail et une meilleure vie».
En septembre 2014, lors d’un contrôle de papiers, «on m’a dit que j’étais recherché par la police pour séjour illégal. J’ai reçu une carte de sortie me disant de quitter le pays. Mais elle était écrite en français. Je lis et parle anglais, mais pas le français». Cette lettre ne lui a pas été traduite. Dans l’intention d’être en règle, il s’est rendu à la douane d’Annemasse pour présenter la feuille de sortie, mais les agents lui ont dit qu’il devait présenter cette feuille à l’immigration. Le délai, qui ne lui avait pas été explicité en anglais, était dépassé: «Ils m’ont dit que j’étais illégal». Arrêté, il a demandé un avocat; «Ils m’ont dit que je n’avais aucun droit, que j’étais un trop petit cas». En octobre, il a été placé en détention au Bois Mermet, pendant sept mois, avant d’être renvoyé vers l’Italie en avril, d’où il est revenu aussitôt en Suisse. Avant le Sleep-in? «J’ai dormi partout à Lausanne».
Georges se dit prêt à accepter n’importe quel travail, mais le problème est qu’il ne parle pas français. Lui aussi nous dit se sentir en sécurité dans le jardin du Sleep-In, mais pas à l’extérieur: «La police te contrôle partout, tout le temps et avec qui que tu sois. Tu peux être en train de marcher avec tes amis dans la rue, pour aller en club ou n’importe où, s’ils voient que t’es noir, ils sont méfiants.» De fait, la police ne permet pas la libre circulation dans la ville, au point d’arrêter ou d’ordonner aux migrants qu’ils rentrent dormir. La discrimination est amplifiée par la non-maitrise de la langue française: «Les personnes de couleur qui ne parlent pas français c’est le pire. On m’a dit une fois: tu ne parles pas français alors retourne d’où tu viens, tu n’as rien à faire en Suisse». Georges enchaîne les exemples de mauvaises expériences avec des agents de police: « Une fois je me suis fait saisir à la gorge, de derrière, par des policiers pour un contrôle d’identité. Une autre fois on m’a frappé. Il y a beaucoup de violence policière à Lausanne. Et la police lausannoise rackette aussi. L’été passé, en revenant d’Italie, lors d’un contrôle d’identité au Flon, un policier a fouillé ma valise pendant que je cherchais mes papiers et a trouvé 170 euros, sur lesquels il a gardé 150 euros, alors que je venais de lui expliquer que cet argent était tout ce que j’avais et que j’avais travaillé pour l’obtenir. Je me rappelle très bien de son visage et je pourrais le reconnaître».
Georges conclut: «La Suisse est un pays raciste, pas bon pour les personnes de couleur. Mais ici dans le jardin, c’est mieux que rien. Personne n’aime vivre dans ces conditions, mai au moins, c’est chez nous».
Les autorités lausannoises mettent la tête dans le sable
Pour le moment, les autorités politiques sont peu disertes par rapport à la situation. «La balle est sans cesse renvoyée entre les villes de Lausanne et de Renens, de la municipalité et du canton», nous a expliqué un des veilleurs·euses du Sleep-in. Si le terrain est à Renens, c’est la commune de Lausanne qui possède la maison abritant le Sleep-in et distribue les subventions nécessaires à l’existence de l’association. L’équipe insiste sur le fait que la situation du jardin n’est pas nouvelle: en effet, malgré l’Abri PC ouvert durant l’hiver, «des personnes préfèrent dormir dehors plutôt que sous terre. Il n’y a pas assez de place dans cet abri, qui n’est de toute manière pas une solution». Ainsi, si parfois plus de septante personnes dorment dans le jardin de la maison, c’est parce qu’il manque systématiquement des places d’urgence – c’est-à-dire qui ne nécessitent pas de réservation préalable auprès de la Ville. Malgré les protestations des veilleurs·euses, le nombre de places d’urgence a été réduit depuis trois ans – sous la menace de coupes dans les subventions, l’introduction d’un système de réservation préalable priorisant des catégories bien définies: «Le système est toujours plus restrictif. Avant, il n’y avait pas de fichage des personnes, juste le logement d’urgence. Maintenant, il faut faire du fichage, demander le nom, le prénom, la date de naissance, le statut et le pays d’origine des personnes.»
Peur de l’«appel d’air»
Ce mois, une réunion agendée avec les Municipalités de Renens et de Lausanne, à laquelle des habitants du jardin et veilleurs·euses du Sleep-in avaient été convié·e·s, s’est finalement déroulé à huis-clos; une nouvelle séance est prévue le 3 août. Jusqu’à présent, la Ville de Lausanne a refusé de débloquer des fonds pour ouvrir d’autres structures, de peur de créer un «appel d’air». Un veilleur ironise: «C’est comme dire: fermez les hôpitaux pour ne plus avoir de malades». Une solution? Il faudrait «plus de places d’accueil, plus de places d’urgence. Il faut d’autres structures, qui ne fassent que de l’accueil d’urgence». Pour certains, la structure du Sleep-In est devenue dans certains cas un lieu de vie à l’année. Même des personnes suivies par l’aide sociale, qui auraient droit à un appartement, y dorment. Cela laisse donc encore moins de place pour les autres. Les veilleurs·euses travaillant au Sleep-in se trouvent face à un dilemme: «On a le cul entre deux chaises: l’idée était d’abord de laisser les gens dormir en sécurité, mais c’est devenu un lieu de vie. On n’avait pas imaginé cette proportion. On ne peut pas juste stocker des gens sans leur laisser le droit de travailler. Ce qu’il faut, c’est une véritable interface avec d’un côté un accueil d’urgence et de l’autre la possibilité d’aiguiller au mieux les gens selon leur situation».
«Personne n’a le droit de traiter des êtres humains comme des animaux»
Dans un pays qui se défend de ne «pouvoir accueillir toute la misère du monde» (contrairement à tout son argent), la situation de précarité et de détresse matérielle vécue par les personnes migrantes de Malley, laisse sans voix, puis révolté·e. Comme l’exprime l’un des membres du collectif du Jardin:
«J’aimerais que les personnes en Suisse comprennent quelque chose. Il va venir un temps dans lequel les hommes vivront ensemble en harmonie, quelle que soit leur nationalité. Des gens d’Afrique viennent ici pour chercher une meilleure vie, et cela ne va pas s’arrêter. On ne peut pas éloigner les gens. Il faut nous accueillir. Personne n’a le droit de traiter des êtres humains comme des animaux.» Espérons que la municipalité «de gauche» de la Ville de Lausanne entende le message…
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