Les attentats contre Charlie Hebdo et la liberté de répression
Il a fallu quelques jours, quelques heures à peine pour que les premier appels se fassent entendre après l’attaque des locaux de la rédaction de Charlie Hebdo. « Il nous faut un PATRIOT Act à la française » (Valérie Pécresse), « on a déclaré la guerre à notre civilisation » (Eric Ciotti). Il faut prendre des mesures exceptionnelles, expulser, surveiller, emprisonner. Ces mots sonnent comme un écho, comme un déjà-vu, un déjà-entendu plutôt. Et très rapidement, on se retrouve emporté quelques années en arrière, au lendemain de cet autre jour qui nous a valu le paquet de minutes de silence, le 11 septembre 2001.
Aux Etats-Unis et en Europe, les attentats du 11 septembre ont servi de prétexte pour restreindre les droits des personnes et accroître la surveillance au nom d’une prétendue sécurité, seule voie pour accéder à la liberté (non, il paraît que ce n’est pas contradictoire).
Sans surprise, les personnes les plus touchées par les mesures qui ont suivis l’attaque de 2001, ont été les classes les plus précarisées. Les demandeuses et demandeurs d’asile, les étrangères et étrangers non européen-nes, les noir-es et les personnes racisées. En effet, aux Etats-Unis tout comme en Europe, la guerre contre le terrorisme a été un fabuleux prétexte pour limiter l’immigration, comme si la peur ne pouvait venir que de l’étranger, de l’autre que l’on ne connaît pas, mais dont on sait au moins qu’il n’est pas civilisé. Concrètement, les Etats-Unis, grâce au PATRIOT Act (dont on appréciera l’effort fait pour trouver un titre auquel personne ne peut s’opposer sans être accusé d’antipatriotisme) ont renforcé les protections autour de leurs frontières en augmentant leurs dispositifs de sécurité, ils ont étendus les pouvoirs du Secrétaire général afin que les personnes étrangères suspectées de terrorisme puissent être enfermées sans procès, et ce aussi longtemps qu’estimé nécessaire.
En Angleterre, alors que certains parlementaires appelaient à ne pas faire d’amalgame (tiens donc), les mesures se concentrent également principalement sur les étrang-ères. A ces personnes s’ajoutent celles qui ont acquis ou sont nées avec la nationalité, qui ont le bon passeport, mais pas la bonne tête, pas la bonne couleur de peau. Elles ont été touchées par des arrestations arbitraires, des surveillances généralisées, des discriminations quotidiennes. (En Angleterre, les bases de données ADN recensent 5% de la population totale, mais 75% des jeunes hommes noirs de 15-34 ans). En France, depuis le 15 novembre 2001 et au nom de la sécurité quotidienne, la police n’a plus besoin de justification pour procéder à une fouille, et peut donc en tout tranquillité enchaîner les délits de faciès, alors que cette mesure avait été rejetée quelques mois plus tôt car considérée comme trop extrême. Sans parler des lois votées par l’Union Européenne sur le contrôle des frontières extérieures.
Après l’attaque à main armée à Paris, Manuel Valls a tempéré, refusant toute « précipitation », précisant néanmoins qu’avant la fin de l’année un certain nombre de mesures seront prises, notamment l’isolation dans des quartiers spécifiques de détenus dits « radicalisés » ou encore la mise en place de la plateforme de surveillance des déplacements aériens des personnes suspectées d’activités criminelles. Par ailleurs, il a demandé au ministère de l’intérieur des propositions « dans les huit jours » (retenons bien ici qu’une période de huit jours n’est pas considérée comme de la précipitation) concernant le repérage et la surveillance d’activités liées au terrorisme sur internet. Je me permets donc ici de faire un amalgame, celui entre les politiques sécuritaires qui ont suivi les attentats du 11 septembre et celles qui suivront l’attaque du journal français. Car nul doute que les événements passés serviront de prétexte à de nouvelles répressions futures, au mépris de ce que l’occident prétend pourtant protéger, nos fameux « acquis fondamentaux ».
Bien entendu, les mesures à venir, tout comme celles qui ont déjà été mises en place, ne retomberont pas en priorité sur le français Charlie, celui qui ne pleure que lorsqu’il s’identifie à ses victimes, celui qui n’est scandalisé que par les meurtres de blancs, celui pour qui la liberté d’expression se limite à l’occident et aux classes dominantes qui se marrent sur le dos du reste du monde. Ces mesures touchent, et toucheront, comme dans les pays cités, comme en France déjà avant les événements de la semaine passée, les populations marginalisées, les jeunes hommes musulmans avant tout, mais aussi les femmes, particulièrement les plus visibilisés, celles qui portent un Hijab ou une Burqa. Les mesures systématiques toucheront les immigrant-es, les demandeuses et demandeurs d’asile, celles et ceux qui viennent de pays en guerre, pays pauvres, pays exploités par l’impérialisme occidental.
Mais au bout du compte, ces mesures toucheront tout le monde. Car la surveillance au quotidien, la récolte d’informations, même si une partie de la population y est plus vulnérable, nous y aurons toutes et tous droit. D’ailleurs, nous y avons déjà droit. Et le jour où le plus grand nombre décidera qu’il est nécessaire de se soulever contre un gouvernement qui sera finalement devenu trop autoritaire, contre un système économique qui aura réduit à l’esclavage même celles et ceux qui jouissaient des libertés les plus étendues, alors il serait malheureux de se faire court-circuiter par un système de surveillance demandé au nom de la sécurité. Il est donc essentiel que nous nous opposions, que nous dénoncions à chaque occasion les lois qui nous bâillonnent avant même qu’on ait pu élever la voix (elle a bon dos la « liberté d’expression ») et que nous arrêtions de laisser les Etats supprimer nos droits au nom de la lutte contre un terrorisme dont les origines ne sont pas à chercher ailleurs qu’en occident. Les sociétés occidentales ont créé le terrorisme, nous en subissons rarement les conséquences et nous devons comprendre que c’est nos gouvernements et notre système économique qu’il faut combattre si nous voulons, comme nous le clamons haut et fort, reconquérir notre liberté.
Margo Lens
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