Accueil » Suisse

L’arrogance de Tamedia : 15% de profit au minimum!

Déposé par dans 10 mai 2013 – 00:36Pas de commentaire

Le groupe Tamedia, éditeur de quelques (!) grands titres (Le Matin, Le Matin Dimanche, 24 heures, 20 minutes, Femina, Le Temps, Tribune de Genève, Bilan, Finanz und Wirtschaft, SonntagsZeitung, Tages Anzeiger) va très bien.

Et ses actionnaires aussi. Pietro Supino, président du conseil d’administration l’a confirmé durant la dernière assemblée générale du groupe qui s’est tenue en avril dernier. Pour lui, l’exercice 2012 a été très bon. Les actionnaires allaient être justement récompensés par la distribution prévue de 47,7 millions de dividendes. De juteux profits qui s’accompagneraient de mesures d’économies estimées à 34 millions de francs pour les trois prochaines années, au sein des rédactions et des centres d’impression. Pourquoi de telles mesures de restructuration? Pour atteindre une marge bénéficiaire de 15%, dogme bien établi et issu du monde financier. A moins de 15%, les actionnaires et les dirigeants risquent de passer pour des amateurs, ne sachant pas exploiter correctement leur mine d’or. Pas d’hésitation donc dans la course aux profits.

Proposition syndicale balayée
Preuve de cette arrogance patronale, le très net refus de l’assemblée des actionnaires de réduire le dividende annuel à 23,85 millions au lieu des 47,7 millions prévus, afin d’alimenter un fonds pour le maintien des places de travail. Cette demande provenait du syndicat Syndicom, plus exactement d’un de ses dirigeants, Roland Kreuzer, présent à l’assemblée. Son plaidoyer n’a pas réussi à attendrir la famille Coninx qui détient les trois-quarts des actions Tamedia. Certes, effectuer cette démonstration de la cupidité des actionnaires au grand jour pouvait se justifier pour un syndicat. Mais le résultat de la votation ne faisait aucun doute, les capitalistes sont maîtres chez eux! Par contre, cette démonstration aurait pu être le point de départ d’une campagne de mobilisation et d’actions des salariés du groupe, pour opposer à cette logique d’enrichissement à tout prix, une autre logique: celle de la défense des postes de travail. Roland Kreuzer le reconnaît en déclarant que «l’action qui s’est montrée la plus efficace jusqu’à présent c’est d’aller manifester. Les démonstrations qui ont eu lieu en Suisse romande nous ont beaucoup aidé.» (Le Courrier, 27 avril 2013) Face à une telle arrogance, les actions organisées s’avèrent néanmoins insuffisantes. Le syndicat est toujours dans une logique de «négociation» alors que ses propositions très raisonnables sont balayées. La proposition de Syndicom laissait encore 24 millions aux rapaces de la presse: largement insuffisant aux yeux des actionnaires!

La paix du travail a montré ses limites
Il faut donc préparer un combat à une autre échelle. Si les patrons de la presse ne comprennent pas les bons sentiments, il faut leur montrer qui fait marcher les machines et qui produit les journaux. Une grève avec occupation des sites, voilà un langage que ces vautours peuvent comprendre, voilà une autre situation qui peut les faire réfléchir. En effet, la concentration d’un tel groupe peut aussi être son point faible, puisqu’elle peut permettre de décupler les conséquences en cas de conflit social. Une grève avec son impact médiatique constitue une caisse de résonance à la revendication du maintien des emplois et à la dénonciation des dividendes de 15% pour les requins financiers. Inversons les rôles. Imaginons un instant qu’un syndicat vienne avec une revendication de hausse des salaires d’au moins 15%, et l’exigence de licenciements de directeurs et de rédacteurs. Les patrons crieraient au scandale et ne manqueraient pas de dénoncer la folie et l’irréalisme d’une telle demande, contraire à la culture helvétique, à l’esprit de concertation et de compromis équitable.
Or c’est exactement la pratique actuelle des dirigeants de Tamedia: hausse de leurs dividendes et licenciements annoncés. Face à «l’obstination» des patrons de la presse, la «détermination» doit aller plus loin que les premières manifestations. Il en est de même pour défendre une pluralité et une diversité de presse, déjà mise à mal par la toute-puissance des résultats financiers. Comment faire respecter des libertés d’opinion, d’enquête et de critique dans des journaux sous la menace permanente de restructurations?

La guerre d’usure
Une modification du rapport de force, aujourd’hui très défavorable aux salariés, nécessite une rupture avec la logique de la «paix du travail» qui en dernier lieu a toujours profité aux patrons. La passivité, l’attente ne contribuent pas à coaliser et affermir un monde du travail qui a déjà subi beaucoup d’attaques, précédées d’autant de promesses. Les concessions sont une preuve de faiblesse et ne constituent en aucune manière une garantie. Au contraire, elle encourage l’agressivité des patrons.
Pour preuve, la répression engagée contre l’organisation syndicale. Le dernier numéro de Services Publics (3 mai 2013) dresse la liste des délégués syndicaux de Syndicom licenciés. Une véritable guerre d’usure est menée ces dernières années, accompagnant les mesures de restructuration. Rupture avec les pratiques de la «paix du travail», présence syndicale sur les lieux de travail, commissions de travailleurs élues par la base, mobilisations et actions déterminées. C’est avec ces moyens-là que l’arrogance patronale pourra être réduite et que les dégâts pourront être limités. Aux salariés de Tamedia de mener ce débat, dont les enjeux dépassent largement le cadre du secteur de la presse et de l’édition.

José Sanchez

Article paru dans L’Anticapitalisten°91, 10 mai 2013