Bienvenue à Frambois!
Avec Vol spécial *, Fernand Melgar s’immisce dans l’univers carcéral de Frambois, étape ultime du calvaire subi par les requérants déboutés. Ce documentaire met à nu le fonctionnement d’un système parfaitement rodé qui «tue en silence». **
Enfermés pour le seul délit d’avoir déposé une demande d’asile ou d’avoir résidé en Suisse sans papiers, les détenus ont le «choix»: le retour par vol de ligne ou, s’ils le refusent, le vol spécial. Celui-ci peut intervenir par surprise de jour comme de nuit. Ligotés, menottés, langés et attachés sur une chaise, ils sont alors déportés par avion dans leur pays d’origine.
La force de Vol spécial, outre de dévoiler les conditions de détention de l’un des 28 centres administratifs suisses, est de donner la parole aux détenus. N’ayant plus rien à perdre, ils témoignent de leur vécu avec lucidité politique, dignité et révolte. Un discours qui acquiert d’autant plus de force qu’il est renvoyé dos à dos à celui des gardiens, dont le seul objectif est de préparer les détenus à leur renvoi.
Un masque de bienveillance
La caméra de Melgar capte la stratégie que l’appareil d’Etat met en oeuvre pour assurer sa politique de renvoi. Le dispositif apparaît d’autant plus inhumain qu’il se dissimule sous un masque de bienveillance, à travers des gardiens exerçant une violence latente et adoptant une attitude paternaliste. Particulièrement symptomatique, le langage utilisé ne fait que camoufler la réalité: bracelets pour menottes, pensionnaires pour détenus, maison pour prison, procédure de base pour fouille anale, sans oublier l’absence d’uniforme et les tapes «amicales» dans le dos. Cette mise en scène sert à anesthésier tout souffle de révolte. La dilution de la responsabilité est ici à son comble. Du gardien de Frambois au policier de la sûreté vaudoise, chacun se justifie par l’obéissance aux lois. Ce qui nous rappelle comment un système monstrueux peut fonctionner grâce à des fonctionnaires assidus, aussi compatissants qu’ils puissent être.
«Nous et eux»
Les détenus ne sont pas dupes de cette bienveillance. A l’annonce de la mort du Nigérian sur le tarmac de Kloten, les invitations du gardien à faire du sport pour couper court à la conversation sont déclinées par les détenus, marquant ainsi l’antagonisme des deux camps. Il y a «nous et eux» dira l’un des reclus. Conscients de l’hypocrisie de la politique «d’asile», ils dénoncent l’injustice de leur sort: «parce que je ne peux pas comprendre qu’un être humain qui n’a rien fait, on te prend du jour au lendemain, on te prive de ta liberté…». Enfin, ils confrontent les fonctionnaires zélés de cette politique à leur complicité – tout en pointant du doigt la responsabilité de la Suisse et des autres pays riches dans le pillage de l’Afrique.
La mort de deux détenus lors de vols spéciaux, les tentatives de suicide dans les centres et les images de violences policières n’y ont rien changé. Les vols spéciaux continuent de plus belle. La ministre de Justice et police, Simonetta Sommaruga (du Parti socialiste) a eu beau être «touchée» par le film de Melgar, elle compte bien poursuivre cette pratique. «Supprimer les renvois forcés décrédibiliserait notre politique d’asile» ose affirmer la conseillère fédérale de «gauche». (Le Temps, 17 septembre 2011). Or, la seule réaction acceptable après ce film est l’exigence de l’arrêt immédiat et définitif des vols spéciaux!
Iara Heredia Lozar
* Vol spécial, film de Fernand Melgar (Climage-RTSArte), 100 min, 2011. Actuellement en salle.
** Denis Jutzeler, On nous tue en silence, Ed. Vandieren, 2011.
Cet article a été publié dans le bimensuel L’Anticapitaliste, n° 54, du 23 septembre 2011.
L\'Anticapitaliste, le bimensuel de la Gauche anticapitaliste