Vers le Forum Social Mondial de Dakar – du 6 au 11 février 2011
Vers le Forum social mondial de Dakar : « Le défi d’une solution globale hors système »
Le Forum social mondial (FSM) est presque le seul espace de convergence des mouvements sociaux à l’échelle planétaire et il est donc essentiel de poursuivre son renforcement. C’est là la position d’Éric Toussaint, analyste de l’altermondialisme, qui connaît le Forum social mondial de l’intérieur puisqu’il est membre de son organe facilitateur depuis sa création, le Conseil international. Historien et politologue belge, É. Toussaint préside, en Belgique, le Comité pour l’annulation de la dette du tiers monde (CADTM www.cadtm.org). Cette organisation, très active dans de nombreux pays, notamment en Afrique, est l’un des acteurs qui apportent leur concours à la préparation de la prochaine édition à Dakar en 2011. Entretien.
Sergio Ferrari : Comment voyez-vous aujourd’hui le Forum social mondial ?
Eric Toussaint : Le Forum est presque le seul espace mondial où convergent des mouvements sociaux, des ONG, des organisations politiques de gauche et même des gouvernements progressistes, et c’est pourquoi je pense qu’il faut le
renforcer. Il n’existe pas d’autre instance de ce type. En dépit des critiques que l’on puisse avoir à son égard, on ne peut l’abandonner. Et créer autre chose n’aurait pas de sens : ce serait une structure concurrente qui resterait très limitée. Le FSM, c’est ce que nous avons aujourd’hui. Cela ne veut pas dire qu’il n’y ait pas certains éléments préoccupants dans son évolution.
P : Qu’entendez-vous par préoccupants ?
R : On observe plusieurs aspects gênants. Tout d’abord, la décision de la majorité des dirigeants ou des animateurs du FSM de ne pas aller au delà d’un forum, c’est-à-dire de refuser de modifier la Charte des principes afin de permettre au forum d’adopter des déclarations finales et des plans d’action. Ensuite, à cause de son succès, des pouvoirs publics et des fondations privées se montrent très décidés à offrir au FSM un soutien significatif. On observe une tendance à organiser des évènements très coûteux, avec des budgets très élevés, et je trouve cela préoccupant. Sans parler de deux risques supplémentaires bien présents. En premier lieu, celui de créer une « industrie du FSM » : déjà, des ONG très puissantes structurent des projets autour du FSM, et elles en vivent. Ensuite, le danger est de voir apparaître une sorte de « bureaucratie altermondialiste ». Il s’agit d’une strate de dirigeants qui, grâce à leurs fonctions, disposent d’un certain pouvoir et de certains privilèges, et se perpétuent à leur poste depuis des années.
P : Quelle « antidote » permettrait de bloquer ces tendances ou de lutter contre ces éléments préoccupants ?
R : Heureusement, il y a des éléments positifs. Le Conseil international du Forum propose, heureusement, de prendre des mesures pour ne pas retomber à Dakar dans les mêmes erreurs que celles commises en 2007 lors de l’édition de Nairobi (Kenya), qui a sans doute été l’échec le plus flagrant du FSM. J’ai plutôt confiance qu’à Dakar ces faux pas ne vont pas se reproduire ; par exemple, celui de donner l’exclusivité des communications dans l’espace du FSM à une multinationale, ou de fixer des prix d’entrée très élevés, impossibles à payer par les participants locaux des secteurs populaires.
Pour que Dakar soit un succès, je pense qu’il faut renforcer la présence des mouvements sociaux africains et du reste du monde. Le vent souffle dans ce sens. Début novembre 2010, mandatés par l’Assemblée des mouvements sociaux, nous avons organisé dans la capitale du Sénégal une rencontre préparatoire de mouvements populaires. Elle s’est tenue juste avant une nouvelle réunion du Conseil international destinée à régler les derniers détails de l’évènement de février prochain.
P : Quel bilan faites-vous de ce séminaire préparatoire ?
R : C’est un succès pour ce qui est de la participation. Beaucoup de mouvements sociaux sénégalais étaient présents. Plus de 60, parmi lesquels les grands syndicats ruraux et urbains, qui sont nombreux, ainsi que des représentants d’organisations de pêcheurs, de cultivateurs, de quartiers, de jeunes et de femmes. Tous sont venus, ce qui montre qu’il existe une vraie dynamique et permet d’avoir bon espoir. Les participants se sont montrés enthousiastes et optimistes quant au soutien que le FSM peut avoir dans les quartiers populaires de Dakar et dans des régions éloignées et sur la possibilité que son message soit reçu. Des activités seront organisées dans les quartiers les jours précédant le forum. Le CADTM prépare un spectacle politico-culturel de hip hop, auquel participeront des groupes connus qui refusent de se faire récupérer par le marché [1]. Ils interprèteront des morceaux nouveaux, qui parlent de la dette, de la souveraineté alimentaire, des accords défavorables entre le Sénégal et l’Europe, etc.
Au plan régional, le soutien décidé des jeunes est senti comme un fait important. Une caravane d’autocars partira du Nigeria la troisième semaine de janvier. Elle passera par le Bénin, le Togo, le Burkina Faso et le Mali, où elle rejoindra d’autres délégations venant de Conakry. Elle aura parcouru des milliers de kilomètres avant d’arriver à Kaolack (seconde ville du pays).
Nous attendons des centaines de participants à cette initiative, que nous impulsons avec le Forum social africain et des réseaux tels No vox et ATTAC. Le CADTM se contente de stimuler la préparation des actions, il ne souhaite pas la monopoliser ni avoir une position hégémonique. Nous recherchons une véritable convergence.
Nous allons également organiser les 2, 3 et 4 février à Kaolak un séminaire sur la lutte des femmes, auquel participeront aussi des représentantes de tous les continents. Ces initiatives, si le FSM de Dakar devait avoir des résultats limités, auraient en soi une valeur mobilisatrice. Or il est essentiel de renforcer les dynamiques sociales.
P : Est-ce une tentative pour dynamiser la participation dans la sous-région ?
R : En effet. Le Nigeria est à 2 500 kilomètres de Dakar. Le fait que la caravane passe par différents pays donne l’occasion de faire connaître le Forum. Des activités seront menées à bien à chaque étape pour expliquer ce qui va se passer à Dakar. Tout cela me conduit à un enthousiasme prudent.
P : Une dynamique différente de l’édition de Nairobi, que vous considérez comme un échec ?
R : C’est l’espoir que nous avons. Il faut rester prudents sur les résultats de Dakar, un mois avant le FSM le grand public sur place n’est pas informé de l’évènement, ce qui est très différent de ce qui s’est passé à Belem en 2009 ou à Porto Alegre en 2005 et avant, mais objectivement, les conditions sont réunies pour qu’on assiste à une large participation du peuple sénégalais et des mouvements sociaux du pays et de la région. Nous allons voir si cet espace ouvert, cette invitation large et rendue plus facile pour les locaux va entraîner une bonne participation populaire.
J’ai quelques craintes concernant les mouvements sociaux sénégalais qui, selon l’analyse de collègues syndicalistes, traversent la période la plus noire des vingt dernières années pour ce qui est de leur capacité de mobilisation. La conjoncture n’est pas bonne ; cependant elle ne dépend pas de ces mouvements mais de conditions politiques plus globales.
Il y a un élément important : le premier jour du FSM –et les jours précédant son ouverture– l’accent sera mis sur les 50 ans de l’indépendance africaine. Des activités auront lieu sur l’île de Gorée, en face de Dakar, d’où sont partis plus d’un million d’esclaves entre le XVIe et le XVIIIe siècle. Une façon de mettre en accusation l’esclavage d’hier et le système actuel, un moment symbolique important pour la mémoire collective, comme un pont entre le passé et le futur, un appel à se dresser face aux crises mondiales.
P : En parlant de crises mondiales, le FSM de Dakar devra lui aussi s’intéresser aux résultats du Forum économique mondial de Davos (Suisse) qui se sera tenu juste avant, entre le 26 et le 30 janvier….
R : En effet. Nous vivons une crise du système où tout est interconnecté : la crise est financière, économique, climatique, alimentaire, migratoire. Elle atteint la gestion au plan mondial, puisqu’aujourd’hui il n’y a aucune institution mondiale qui jouisse de légitimité. Le G20 n’est pas plus légitime que le G8. Et l’ONU ne parvient pas à jouer le rôle prévu par sa charte.
Cette crise est certes produite par les progrès de la déréglementation, mais elle est aussi directement liée au système lui-même. Le message du FSM devra être plus clair encore que lors de sa naissance il y a 10 ans. Il devra insister sur la nécessité de mondialiser la résistance, d’avancer des solutions globales et de proposer une autre voie que le système capitaliste patriarcal globalisé.
Ceux qui se réunissent à Davos ont encore pour l’instant la capacité de lancer des offensives contre ceux “d’en bas”. Ces derniers dépassent peu à peu leur fragmentation –certes avec difficulté– pour avancer vers la proposition d’une alternative globale, qui est plus que nécessaire. Et je pense que la solution n’est pas de réformer le système actuel, mais de se situer résolument contre lui.
Notes [1] Voir Hip hop, dette et forum de Dakar
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La caravane des mouvements sociaux se met en route pour le FSM de Dakar !
Carnet de route de Pauline Imbach (CADTM) - 24 janvier 2011.
C’est le grand départ : la caravane des mouvements sociaux se met en route ce 24 janvier 2011. Cette caravane est organisée par le CADTM Afrique en collaboration avec de nombreux mouvements sociaux et associations dont No Vox, l’association malienne des expulsés, l’association togolaise des expulsés, l’ONG Mars Togo, Visions solidaires Togo, Grami Afrique Centrale, les Attac d’Afrique, ROAD, …
Au gré des étapes, dans des lieux emblématiques de luttes sociales, diverses organisations et citoyen-n-e-s se rendant à Dakar se joindront à la caravane. Le chemin parsemé de rencontres militantes constituera un réel espace d’échange et de partage. Objectifs : sensibilisation, conscientisation et mobilisation. Bien moins médiatique que l’horrible Paris-Dakar, ce Cotonou-Dakar des mouvements sociaux, s’annonce pourtant bien plus passionnant et pas moins sportif :
10 jours, 10 étapes, 10 thématiques, des centaines de participant-e-s, 3377 kilomètres !
Les pilotes du capitalisme n’ont qu’à bien se tenir, les peuples sont en marche pour affirmer et démontrer qu’un autre monde est possible !
Ouverture à Cotonou : pas de justice climatique sans justice sociale
Le ballet des activités a débuté ce 23 janvier à Cotonou au Bénin. Pour donner le coup d’envoi : cérémonie d’ouverture, conférence de presse et conférences étaient au rendez-vous. Deux thématiques centrales ont été abordées : les femmes et le changement climatique.
Deux cent personnes, dont 150 femmes, étaient présentes, dont les autorités locales qui ont été interpelées suite à l’inondation qui a touché le pays en novembre dernier. Les inondations ont fait de nombreuses victimes, des familles ont perdu leurs logements, les cultures ont été détruites et les prix des produits de base comme les oignons ou le maïs ont immédiatement augmenté sur les marchés.
Phénomènes de plus en plus fréquents et violents du fait des bouleversements climatiques, les femmes sont les premières victimes de ces inondations : elles représentent la population la plus fragile sur le plan économique, ce sont elles qui cultivent les produits de base ou qui sont commerçantes et ce sont elles qui doivent nourrir la famille.
Pas de doute, lors des activités de Cotonou : Il n’y aura pas de justice climatique sans justice sociale. Le changement climatique n’est pas neutre au niveau du genre, au contraire il constitue un mécanisme de renforcement des inégalités entre les hommes et les femmes. Tout processus émancipateur des femmes implique donc de lutter contre le changement climatique, et c’est bien ce défi que les participant-e-s comptent relever !
En route pour Dakar : les peuples sont en marche pour affirmer et démontrer qu’un autre monde est possible !
Le 24 janvier, la caravane prendra la route pour sa première étape : Cotonou-Ouidah : 42 kilomètres. Première étape tout a fait symbolique, voyage au cœur de l’histoire volée du continent africain : Ouidah a été l’un des principaux points d’embarquement des esclaves vers les Amériques. Sur les onze millions d’Africains exilés par la traite occidentale près de deux millions sont partis de la baie du Bénin, dont 60 % à partir des deux principaux ports à centraliser le trafic : Ouidah et Lagos.
La caravane des mouvements sociaux poursuivra ensuite son chemin, chargée par le souvenir des luttes antiesclavagistes pour se rendre à Lomé, où elle s’adressera à la jeunesse de la capitale togolaise. Pour cette deuxième escale, c’est la jeunesse, le mouvement altermondialiste et la dette qui seront à l’honneur. Représentation théâtrale sur la dette au campus universitaire, conférence de presse et jeux de sensibilisation seront au programme.
Le 25 janvier, les caravanier-e-s parcourront 355 kilomètres pour rejoindre Sokodé où les droits des migrant-e-s et la démocratie seront au cœur des débats et activités. Puis, destination Ouagadougou, capitale du Burkina Faso, pays du célèbre Thomas Sankara, emblème des luttes africaines pour l’émancipation des peuples contre l’impérialisme et le néocolonialisme. Arrivée prévue le 27 janvier, 574 kilomètres seront à parcourir. A Ouaga, la culture on aime ça ! Avec des artistes militant-e-s, gros plan sur le mouvement altermondialiste. S’en suivra une autre étape au pays des Hommes intègres dans la ville de Houndé pour y célébrer une agriculture vivrière et la souveraineté alimentaire, et s’opposer aux OGM ! Après un passage à Bobo-Dioulasso, seconde ville du pays, la caravane des mouvements sociaux arrivera au Mali, le 29 janvier, après avoir vaillamment parcouru 645 kilomètres depuis Ouagadougou.
Mali Mali ! Destination Sikasso, où s’est tenu en 2007 le Forum des peuples. Cette fois, c’est autour de la question de l’intégration régionale que les discussions porteront.
Après 370 kilomètres, l’arrivée à Bamako est prévue le 31 janvier pour mobiliser autour des questions de l’accaparement des terres et de la souveraineté alimentaire. Question au cœur de l’actualité africaine, puisque, selon la FAO (en 2007), 2,5 millions d’hectares de terres ont été achetés en Afrique par des États étrangers, des multinationales ou des fonds de pension, soit l’équivalent du territoire de la Belgique.
Dernière étape avant l’entrée au Sénégal, cap sur Kayes, où la question des migrations sera de nouveau au cœur des activités.
La caravane quittera alors le Mali pour atteindre Tambacounda au Sénégal le 3 février. Là, discussions et activités sur les extractions minières, avant de reprendre la route pour Kaolack, dernière étape avant Dakar. Kaolack est une étape clé de la caravane puisqu’il s’y tiendra pendant trois jours un forum sur les luttes des femmes au nord et au sud de la planète (organisé par le CADTM).
La caravane promet d’être riche en aventures, rencontres et débats ! La caravane des mouvements sociaux participera ensuite pleinement au forum social mondial, en portant haut et fort les revendications amassées sur son chemin.
Bonne route à ses participantes et participants et bon vent à leurs activités et revendications !
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L\'Anticapitaliste, le bimensuel de la Gauche anticapitaliste