UNIA: une CCT machinée
La nouvelle convention collective de travail (CCT) de l’industrie suisse des machines, des équipements électriques et des métaux (industrie MEM) est signée. Quel premier bilan en faire?
Pour le syndicat Unia il s’agit d’une «percée historique», parce que des «salaires minimums [sont] inscrits pour la première fois dans la CCT de l’industrie MEM» (3 juin 2013). Cette condition est-elle suffi- sante pour parler de grande victoire syndicale? Essayons d’y voir plus clair.
Des salaires minimums qui tirent vers le bas…
La nouvelle CCT fixe des salaires minimums pour les travailleurs non qualifiés et qualifiés: région A (3850 fr. et 4150 fr.), région B (3600 fr. et 3900 fr.), région C (3300 fr. et 3600 fr.). Font partie de la région A les canton de ZH, AG, VD et GE. Dans la région C figurent le TI, NE et le JU. Les autres cantons appartiennent à la région B.
Un salaire minimum est un pas en avant s’il se situe à un niveau plus élevé que les salaires réels les plus bas payés par les patrons dans une branche. Et cette amélioration devrait toucher au moins la grande majorité de la force de travail concernée. Si par contre le salaire minimum fixé dans une CCT est bien inférieur aux salaires les plus bas réellement versés, le risque est celui de légaliser une sorte de dumping salarial. Est-ce le cas pour la CCT MEM? Selon l’Office fédéral de la statistique (OFS), dans les branches de la CCT MEM, 10% des travailleurs de la métallurgie gagnent moins de 4200 fr. par mois, le quart moins de 4900 fr. et la moitié moins de 5780 fr. Bref, même en se référant à la région A, les minimums formulés sont inférieurs – et pas de peu! – aux salaires les plus bas versés aujourd’hui. Une situation confirmée par la pétition d’Unia lancée en 2012, demandant l’introduction d’un salaire minimum de 4000 fr. dans l’industrie MEM: les délégués syndicaux suisses alémaniques avaient souligné l’inutilité de cette pétition vu que les bas salaires dans leur région étaient bien supérieurs aux 4000 fr. Même Unia estime que les salaires minimums de la CCT MEM n’auront un impact favorable que sur les salaires d’une fourchette d’ouvriers comprise entre 10% et 20% du total – il est fort probable que ce ne soit que 10%. Ce avec une amélioration très concentrée car elle concernera pour une large part le Tessin où la présence de salaires autour de 2600-2800 fr. est très répandue. Cependant, il s’agit d’un cas de figure très théorique: la nouvelle CCT MEM permet aux entreprises basées au Tessin de déroger à l’application des minimums jusqu’en 2018, date de l’expiration de cet accord!
Les éléments avancés nous mènent à relativiser fortement la «percée historique» vantée par les syndicats! En lieu et place, l’accord signé consacre au contraire l’introduction d’un régime de bas salaires, qui risque d’offrir le flanc à un dumping salarial légalisé…
…en échange de l’augmentation de la flexibilité!
Pour le patronat, le renforcement de la flexibilité du temps de travail était l’enjeu principal. Comme l’écrit Swissmem dans son communiqué, «la flexibilisation – en particulier du temps de travail – représente un instrument essentiel pour renforcer la compétitivité et maintenir les emplois». De ce point de vue, Swissmem a obtenu une nouvelle «percée historique»… La durée annuelle normale du travail est de 2080 heures au maximum (52 semaines x 40 heures). Les patrons disposaient de la faculté d’augmenter de 100 heures la durée annuelle du travail, sans payer de suppléments. Cette limite est désormais augmentée à 200 heures, toujours sans majoration salariale. Sans compter les heures supplémentaires que la Loi sur le travail limite à 170 heures par an. Dit autrement, les ouvriers du secteur pourraient travailler 7 heures de plus par semaine, et donc la durée annuelle du temps de travail pourrait atteindre 2450 heures! Un avantage concurrentiel énorme qui donnerait la possibilité au patronat helvétique d’adapter le temps de travail aux fluctuations de la production. Et ceci, comme on l’a vu, pour pas cher…
Le cas de la CCT MEM est révélateur d’une tendance lourde qui frappe le mouvement syndical helvétique. Expulsé des lieux de production, incapable de mobiliser les salariés dans des conflits qui soient le moteur de réelles améliorations, ce dernier signe de plus en plus de CCT qui offrent, au mieux, des avantages théoriques ou fortement marginaux pour les travailleurs, tandis que les concessions faites sont réelles et renforcent les intérêts patronaux. Dans ce sens, nous ne pouvons qu’être sceptiques quant à l’engagement d’Unia pour que les salaires minimums de la CCT MEM augmentent dans le futur. En effet, ce syndicat n’est pas en mesure de mobiliser les travailleurs des usines MEM. Et sans lutte, le scénario ne peut être que celui de nouvelles concessions en échange de quelques cacahuètes…
Stéphane Mahler
Article paru dans L’Anticapitaliste n°94, 20 juin 2013
L\'Anticapitaliste, le bimensuel de la Gauche anticapitaliste