Brésil : une explosion sociale
Les manifestations actuelles sont sans équivalent depuis la fin de la dictature militaire, en 1984. Quelques éléments pour mieux les événements, rédigés par un de nos camarade actuellement au Brésil. Ces notes datant du 21 juin, il nous a renvoyé un nouveau compte-rendu avec des informations complémentaires à lire également ici.
Tout a commencé début juin suite à la décision du gouvernement et de la préfecture de São Paulo d’augmenter le coût des transports publics de la ville (de 3,00 à 3,20 réaux). En fait, un mouvement de hausse des prix des transports publics a eu lieu dans la plupart des grandes villes du pays cette année. A Aracaju, le tarif vient de passer de 2,25 à 2,45 réaux. Un jour avant la grande manifestation du 20 juin (20 000 personnes à Aracaju), la préfecture annonçait qu’elle baissait le prix de 10 centimes de réaux. De nouvelles manifestations sont prévues.
Indignation dans tout le pays
Pour avoir une idée de la signification d’une telle augmentation, il faut se rappeler qu’une majorité des travailleurs empruntent le bus pour aller travailler; que le salaire minimum au Brésil est de 670 réaux – nous avons déjà rencontré des travailleurs, précaires, qui en une soirée ou journée de travail ne gagnaient même pas de quoi se payer un aller-retour pour la maison; que les conditions de transport dans ces bus sont insupportables (les gens sont, aux heures de pointe, littéralement les uns sur les autres, souvent dans une chaleur terrible) et que les conditions du trafic dans les grandes villes sont proprement infernales. La plupart des travailleurs, vivant dans la périphérie, doivent faire un long voyage dans des conditions très mauvaises pour accéder à leur lieu de travail. Sans parler des questions de sécurité, les équipements étant souvent très vieux, comme ici à Aracaju.
Le mouvement de refus de l’augmentation du prix a été lancé par le Mouvement Passe Livre, mouvement revendiquant la gratuité des transports publics. Il a commencé à São Paulo, où d’importantes mobilisations étaient, au début du mois, violemment réprimées par la police militaire de São Paulo, ainsi que fortement criminalisés par les médias. Le gouverneur de São Paulo (le très droitier Geraldo Alckmin, du PSDB – Parti de la sociale-démocratie brésilienne) et le préfet de la ville de São Paulo, Fernando Haddad (du PT – Parti des travailleurs, historiquement lié aux syndicats et aux mouvements sociaux), ont d’abord dénoncé les manifestant-e-s et refusé de baisser les prix des transports.
Mais le mouvement qu’ils pensaient réprimer rapidement a pris de l’ampleur. La répression policière a déclenché une énorme indignation. Et l’incendie s’est propagé à tout le pays. Deux semaines plus tard, tous les Etats et municipalités sont revenus en arrière sur les augmentations, à commencer par São Paulo et Rio. Cette victoire n’a pourtant, jusqu’à aujourd’hui, pas réussi à calmer les esprits.
Précarité des systèmes de santé et d’éducation
C’est que de très nombreuses revendications et plaintes se sont jointes à la question des transports. La question de la précarité des systèmes de santé et d’éducation (dont une large partie est privatisée et très chère, tandis que le secteur public est sous-doté) est très présente. Pour les pauvres qui dépendent du système public de santé, il faut attendre des mois pour passer un examen médical, être analysé par un spécialiste, etc. En campagne, nombreuses sont les communautés qui n’ont quasiment aucun accès au système public de soins. Pendant ce temps, près de 45% des dépenses du budget de l’Etat vont au paiement des amortissements et intérêts de la dette, contrôlée par quelques banques et investisseurs. Ce n’est donc pas l’argent qui manque…
Une Coupe du monde «High Tech»
Un des détonateurs des mobilisations est les milliards de réaux dépensés pour une Coupe du monde «High Tech», avec construction de nouveaux stades dans tout le pays, selon des critères dictés par la FIFA. Dès notre arrivée ici, nous avions été étonnés par la force des critiques des Brésilien-ne-s sur l’organisation de la Coupe du monde 2014. L’ex-footballeur Dada Maravilha, de l’Atlético de Minas Gerais, résumait récemment ce sentiment dans le journal Brasil de Fato: «Les grands événements vont enrichir qui vient ici, et ne vont rien laisser pour le Brésil. Ce sont ces gars qui vont venir ici, qui vont dire que le Brésil est joli, que les femmes sont jolies et qui vont retourner chez eux avec les poches pleines.» (Brasil de Fato, 23-28 mai 2013).
Ainsi, ce qui était préparé par le gouvernement (avec d’abord la Coupe des confédérations, qui se déroule du 15 au 30 juin, puis la Coupe du monde en 2014 et enfin les JO à Rio en 2016) comme une énorme opération de marketing vantant le développement, la multiculturalité et l’«inclusion sociale» au «pays du football» est devenu un des détonateurs de l’indignation populaire. La plupart des matchs de la Coupe des confédérations ont été visés par des manifestations dénonçant les abus de cette «Coupe pour les riches» – les billets sont hors de prix – et tentant d’empêcher l’accès aux stades. Il est important d’avoir un chiffre en tête: on estime à 170 000 le nombre de familles forcées à quitter leur domicile en raison des travaux de préparation de la Coupe du monde. C’est énorme. La situation est rendue pire par le climat de spéculation immobilière qui augmente terriblement le prix des terrains et des logements.
Abîme entre les classes sociales
Les mobilisations actuelles peuvent étonner, après tout ce qu’on a entendu sur le «miracle social» brésilien. Mais l’amélioration claire de certains indicateurs sous les gouvernements Lula (2003-2010) puis Dilma (2011) – pauvreté extrême, faim, mortalité infantile, entre autres – n’a pas effacé l’abîme qui sépare les classes sociales au Brésil. Les emplois à basse rémunération (jusqu’à deux salaires minimums par mois) représentent plus de 60% de l’ensemble des postes de travail et la plus grande partie des emplois créés par la croissance économique des années Lula sont à bas salaires – la «nouvelle classe moyenne» reste largement un mythe alimenté par des médias superficiels et intéressés. Environ 11 millions de Brésilien-ne-s vivent dans des favela (sans oublier la violence, qui touche d’abord les pauvres et les noirs: Rio a un taux d’homicides plus élevé que la plupart des pays en guerre dans le monde); 16,2 millions – 8,5% de la population – vivent en situation de «pauvreté extrême», et 30 millions en situation de pauvreté. Ces dernières années, une bonne partie de la population a augmenté sa consommation, mais au prix d’un fort endettement – et d’une augmentation, ces derniers mois, de l’incapacité de nombreuses familles à payer leurs dettes. Dans les villes, les programmes gouvernementaux ont permis la construction de logements sociaux (Minha Casa, Minha Vida) pour les familles à bas revenu, mais c’est la spéculation immobilière qui dicte ses lois – les sans-toit et les pauvres sont expulsé-e-s brutalement des centres-villes; à Aracaju, par exemple, les expulsions violentes de sans-toit se sont multipliées ces derniers mois. Dans les campagnes, la réforme agraire n’a jamais été aussi lointaine, 4 millions de familles paysannes vivent dans une grande pauvreté, pendant que les multinationales de l’agro-business sont lourdement subventionnées par le gouvernement. La course des multinationales sur les terres, les grands projets de minération et les grands travaux d’infrastructure du gouvernement ont aussi des conséquences terribles pour les populations indigènes, expulsées de leurs terres. Tous ces indicateurs sont rendus plus compliqués par un ralentissement économique important depuis plus d’une année.
En dehors des cadres habituels
Les manifestations se font très largement en dehors des cadres organisationnels habituels (partis, syndicats, mouvements populaires, même si les mouvements sociaux se sont bien sûr joints aux mobilisations). Cela rend la compréhension du phénomène plus difficile. D’autant plus qu’une partie des manifestant-e-s exprime le rejet de tout type de mouvement organisé (pas de banderoles de partis, pas de banderoles de mouvements sociaux, etc.) – alors que de nombreux militant-e-s ont perdu la vie ou été emprisonnés et torturés durant la lutte contre la dictature militaire, revendiquant justement le droit d’organisation et la liberté politique. Ces derniers jours, des groupes d’extrême droite se sont infiltrés dans les mobilisations, attaquant les militant-e-s des partis de gauche et des mouvements sociaux. Ce qui a amené le Mouvement Passe Livre, à São Paulo, après sa victoire, à renoncer aujourd’hui à organiser toute nouvelle mobilisation. Des policiers infiltrent aussi les manifestations. Les médias insistent beaucoup sur les affrontements, comme souvent ils jouent la carte de la criminalisation et font monter la pression. Impossible donc de dire où cela va aller. A Aracaju, le Mouvement des sans-terre et les mouvements de sans-toit se sont bien sûr mêlés à la manifestation. Les pistes et initiatives que pourront prendre dans ce cadre les mouvements sociaux les plus combatifs seront bien sûr déterminantes. A suivre donc. Une chose est sûre : le géant s’est réveillé…..
Guy Zurkinden
21 juin 2013
Nordeste, Brésil
L\'Anticapitaliste, le bimensuel de la Gauche anticapitaliste