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Suisse-Turquie : Erdogan, Burkhalter et Ruth Metzler

Déposé par dans 21 juin 2013 – 09:50Pas de commentaire

Alors que même Angela Merkel se dit «épouvantée, comme beaucoup de gens», par la répression en cours en Turquie, aucun signe de vie n’est donné de la part du Département fédéral des affaires étrangères. Et même si une vague «préoccupation» tardive était manifestée par Didier Burkhalter, ministre des affaires étrangères, cela ne changerait rien sur le fond: le silence observé jusqu’ici est complice. Et pour cause puisque les intérêts suisses en jeu en Turquie ne sont pas mineurs…

«Avec des salaires moyens de 400 à 500 euros par mois, la Turquie est un lieu de production à prendre au sérieux.» C’est ce qu’on peut lire dans un texte daté de mai 2013, publié par Switzerland Global Enterprise (SGE). Cette société, alimentée par des fonds publics, remplit une mission fixée par le Parlement fédéral. D’après la présidente de SGE, l’ancienne conseillère fédérale Ruth Metzler, cette mission consiste à «mettre en avant la place suisse et ses valeurs, à travailler à l’échelle globale et à œuvrer pour le bien des entreprises» (communiqué de presse du 15 mai 2013).
Avec des taux moyens de croissance se situant autour de 5% au cours des dernières années – et 8,5% en 2011 – et un chômage frappant un salarié sur dix, la Turquie se retrouve, bien évidemment parmi les objectifs de Mme Metzler. Ainsi que l’écrivait l’ambassade de Suisse à Ankara en février 2012, «en conclusion, dans un environnement économique volatile (…), les experts affichent un grand optimisme pour ce qui concerne les privatisations et les concentrations d’entreprises durant l’année à venir».
En effet, la «modernisation» de la Turquie pratiquée par «l’islamiste modéré» Erdogan s’appuie sur deux piliers: les libéralisations d’un côté et la restriction des droits démocratiques de l’autre.

Main basse sur le bien commun
La Turquie s’est largement ouverte aux investissements étrangers. Ainsi, d’après l’ambassade, plusieurs secteurs économiques se révèlent fort rentables pour les entreprises suisses. En matière d’infrastructures d’abord, puisque les privatisations, opérées depuis 2011, de la distribution du gaz et de l’électricité, des ports et aéroports et des ponts, ouvrent ces secteurs à des investissements énormes.
Par exemple, le troisième pont sur le Bosphore que le gouvernement voudrait construire serait financé à hauteur de 50% seulement par l’Etat qui laisserait les capitaux privés prendre en charge les trois milliards restants… et l’entier des bénéfices futurs. De même, la modernisation du réseau de chemins de fer voit se déployer une importante activité de Swissrail qui s’est approprié une part de ce juteux projet.
Pour sa part, le colosse du nucléaire Axpo a pu, grâce à un accord de coopération turco-suisse en matière énergétique signé en 2009, établir deux joint-ventures avec des sociétés turques et devenir le principal actionnaire du Trans Adriatic Pipeline qui achemine le gaz de la mer Caspienne vers l’Europe. Excusez du peu…
De la sorte, ce sont quelque 600 entreprises suisses – elles n’étaient que 450 en 2010 – qui opèrent en Turquie. Parmi elles, ABB, Clariant, Mövenpick, Novartis, Roche, la SGS et, bien sûr, Nestlé. Cette dernière vient d’augmenter de 43 millions ses investissements dans la production céréalière lui permettant de faire fabriquer en Turquie les biscuits et galettes qu’elle revend par la suite dans les pays aux revenus plus élevés.
Le secteur des banques et des assurances n’est pas non plus absent avec UBS, Crédit Suisse, Zurich assurances et Swiss Life qui ont pignon sur rue dans toute la Turquie.
Porte de l’Orient
Mais, en plus des privatisations, la situation géographique du pays et l’étiquette islamiste du pouvoir en place jouent aussi un rôle dans l’ouverture vers des marchés difficilement accessibles. Grâce aux accords bilatéraux établis entre le gouvernement Erdogan et les pays du monde arabo-musulman, l’accès à ces marchés devient facile, notamment à celui, immense, de la reconstruction de l’Irak.
C’est pourquoi, si d’un côté les échanges commerciaux entre la Suisse et la Turquie ont augmenté de 70% lors de la dernière décennie du XXe siècle et de 50% de 2000 à 2010, les investissements directs des entreprises suisses en Turquie ont atteint 2,8 milliards de francs en 2010 et 1,8 milliard l’année d’après.

A faire saliver les investisseurs
Ainsi, comme l’explique le site de SGE, la Turquie «demeure empreinte de tradition» et «son rôle de plaque tournante internationale et ses nombreux marchés porteurs font saliver investisseurs et exportateurs».
Il ne faudrait juste pas que des condamnations intempestives de la répression de centaines de manifestants, des meurtres perpétrés par la police et des arrestations des médecins qui soignent les blessés viennent déranger le festin auquel ils se préparent, non?
C’est à cette complicité de ceux d’en haut, qu’il faut en opposer une autre: la complicité de celles et ceux d’en bas et que nous appellerons… solidarité.

Paolo Gilardi

Article paru dans L’Anticapitaliste n°94, 20 juin 2013