Licenciement chez Manor: une défaite annoncée
La direction de Manor a refusé de remettre en cause le licenciement de Marisa Pralong, la présidente d’Unia Genève. Cette dernière se retrouve ainsi désormais au chômage. Retour sur une affaire tout sauf anodine.
Cette affaire en dit long sur le pouvoir patronal en Suisse. Elle confirme que qualifier notre pays de pays des patrons n’est pas un abus de langage. Dans quel autre Etat, en effet, les employeurs peuvent-ils se permettre de licencier un délégué syndical – pour raisons syndicales! – sans courir le moindre risque d’être condamnés par un tribunal à sa réintégration?
Un message très grave
Si on va au-delà de ces considérations d’ordre juridique, cette affaire illustre la faiblesse du mouvement syndical. Il s’agit quand même du licenciement de la présidente de la principale organisation de travailleurs du pays et ce, dans une ville, Genève, réputée parmi les plus progressistes! On a beau faire des déclarations combatives dans la presse, c’est dans des cas de figure comme celui-ci où le véritable poids du syndicat apparaît au grand jour. En l’occurrence, on doit constater que le Roi est nu…
L’issue de ce conflit ne concerne pas qu’Unia. Le fait que la direction de Manor ait pu licencier sa présidente doit interpeller l’ensemble du mouvement syndical et des forces de gauche. Le message est clair: si vous vous syndiquez, vous risquez d’en payer le prix, par votre propre licenciement; un message qui ne peut que compliquer la construction de collectifs de salariés organisés sur les lieux de travail. Ce n’est pas pour rien que, lorsque Claude Reymond, l’actuel secrétaire de la Communauté genevoise d’action syndicale (CGAS), avait été licencié de l’ancienne imprimerie de la Tribune de Genève, le Syndicat du livre et du papier (SLP) avait «mis le feu» à la République, en bloquant tout le quartier environnant et, notamment, les transports publics! Tout comme le Syndicat des services publics (SSP) avait occupé pendant dix-sept jours et nuits, en 1992, l’institution Eben-Hézer à Lausanne, en empêchant le directeur et les cadres d’y accéder, afin d’obtenir la réintégration de son délégué syndical, Alain Franck.
Une ligne syndicale inappropriée
Au vu de ce qui précède, la ligne développée par la direction d’Unia laisse pantois. Nous connaissons certes les arguments traditionnels de la bureaucratie syndicale: la Suisse n’est pas la France – chez nous, on ne peut quand même pas «séquestrer» des patrons! –, nous devons faire attention aux réactions de la clientèle, etc. Mais il ne faut quand même pas trop déconner: lorsque les patrons licencient des délégués syndicaux – dans le cas d’espèce, la présidente même du syndicat! –, la routine syndicale doit faire place à une stratégie offensive, à une bataille mobilisant toutes les énergies, à une confrontation ouverte avec le patronat. On ne peut pas se contenter de quelques stands devant l’entrée de Manor, voire de la suspension de toute action «pour qu’une discussion puisse se dérouler dans un cadre serein», comme l’a déclaré le secrétaire régional d’Unia Genève (Le Courrier, 17 avril 2009). La lutte des classes n’a rien à voir avec des palabres autour d’une table entre gens de bonne compagnie! Et on n’a jamais vu aucun patron revenir à de bons sentiments sur la base d’une telle pratique syndicale!
Il ne s’agit pas ici de critiquer les militants qui se sont investis à fond dans cette bataille: leur engagement a été remarquable. Et il va sans dire que la mise en oeuvre d’une ligne syndicale combative n’aurait pas nécessairement abouti à une victoire sur toute la ligne. Cela dit, bloquer l’accès au magasin de Manor immédiatement après l’annonce du licenciement (le facteur temps est décisif: les patrons jouent la montre), par un piquet syndical, aurait permis d’ouvrir la voie à d’autres solutions, répondant aux besoins de Marisa Pralong. Et le risque d’une intervention de la police, me direz-vous? Il est vrai que le fait que la dite «gauche» soit majoritaire est loin d’être une assurance en la matière; l’exemple de la manifestation du 1er Mai à Lausanne le confirme. Cela dit, il aurait quand même été difficile, pour les magistrats du canton et de la Ville de Genève, d’envoyer les flics pour déloger des manifestants s’opposant à un licenciement antisyndical!
Bref, cette affaire est un véritable gâchis. Nous risquons d’en payer durablement le prix.
Agostino Soldini
Cet article est paru dans L’Anticapitaliste N°3

L\'Anticapitaliste, le bimensuel de la Gauche anticapitaliste