Souviens-toi, l’été dernier !
A la fin de l’été 2011, des milliers de salariés suisses devaient, sous peine de chômage, travailler plus longtemps. La faute au franc fort, dénoncé d’une seule voix par le patronat et les directions syndicales, Unia en tête, qui allait tuer l’industrie suisse.
«La situation est désormais très noire et les perspectives moroses. Les raisons sont connues: la cherté du franc, l’absence de touristes, la crise en Europe, etc. Les entreprises n’ont désormais plus de marge de manœuvre pour faire face» expliquait Blaise Matthey, directeur de la Fédération des entreprises romandes (Le Temps, 1er octobre 2011). On entend aussi des patrons dire qu’il faut «des baisses de salaires, incontournables pour surmonter le franc fort» (André Kudelski dans 24 Heures, 9 septembre 2011). La presse n’est pas en reste: elle prévoit une marée imminente de nouveaux chômeurs. Le lien entre «marges bénéficiaires des entreprises» et coût du travail est immédiat; pour préserver les premières, il faut baisser le second. La variable d’ajustement est connue, elle est toujours la même; les salariés doivent faire un effort.
Dix mois plus tard, le résultat est brillant. Pour les patrons et actionnaires s’entend. A tous les niveaux: à l’occasion de cette «crise imminente», le temps de travail a augmenté, sans compensation salariale, pour des milliers de salariés; chez Novartis, chez Agie Charmilles (cf. L’Anticapitaliste n° 66, 30 mars 2012) et dans de nombreuses autres boîtes, le chantage patronal a marché à plein et les salariés bossent plus. Tout ça pour préserver, ou augmenter, bénéfices et dividendes versés aux privilégiés. Novartis, par exemple, verse un dividende 2011 encore augmenté. Prangins appréciera. Calida, ABB, OC Oerlikon, entreprises exportatrices dont les représentants larmoyaient à l’automne, sont en pleine santé, versent des dividendes et enrichissent leurs actionnaires et leurs patrons (Bilan, 14 mars 2012).
Pour accumuler ces richesses, il faut que d’autres passent à la caisse. Ce sont donc les salariés qui ont été priés «d’améliorer leur productivité». En tout, nous aurons travaillé 2,7% de plus en 2011 que l’année précédente (OFS, communiqué du 18 juin 2012). La durée du travail a même augmenté – certes légèrement – ces cinq dernières années en Suisse! Alors que les salaires réels, eux stagnent. Le progrès à l’envers, voilà le programme éternel de la bourgeoisie suisse pour les salariés!
La docilité, condition de la victoire patronale
Reste la leçon à tirer. On l’a vu, les patrons ont fait les patrons; ils ont menacé, exercé pressions et chantage pour retirer de substantiels – et nouveaux – avantages dans la production et la répartition de la richesse. Bref, ils ont mené bataille. Le problème, c’est que l’USS et Unia avaient fondamentalement la même préoccupation que celle, prétendue, des patrons: préserver «nos entreprises, notre industrie, nos emplois». Dans ce contexte, pas étonnant que les patrons vantent, après coup et pour bien montrer comment ils ont gagné, l’avantage des entreprises en Suisse: «de bonnes relations partenariales et la flexibilité du travail» comme le disait Yves Serra, CEO du groupe Georg Fischer (Bilan, 14 mars 2012). Autrement dit, la docilité des salariés érigée en dogme syndical. Ceci explique aussi cela.

L\'Anticapitaliste, le bimensuel de la Gauche anticapitaliste