Indignés: « La perspective de la démocratie directe et de l’autogestion »
Un an après la naissance du mouvement, des dizaines de milliers d’indignés ont repris la rue. Invité par la Gauche anticapitaliste pour des conférences à Genève et à Lausanne, Carlos Taibo est professeur de sciences politiques à l’Université autonome de Madrid. Engagé dans le mouvement du 15-M, il est l’auteur de deux ouvrages consacrés aux indignés.
Il nous parle de la dynamique du 15-M.
Des comités de quartiers aux occupations d’immeubles, le mouvement 15-M a continué à semer ses graines dans la société…
Les assemblées de quartier et de village dessinent un panorama complètement nouveau qui alimente la perspective de la démocratie directe et de l’autogestion. Elles ont permis de réunir des gens très différents et constituent un modèle de confrontation d’options et d’idées. En parallèle, le 15-M a donné des ailes à beaucoup de mouvements qui n’avaient qu’une force limitée. Il a aussi contribué à créer des espaces d’autonomie dans beaucoup de domaines.
Et l’hétérogénéité du mouvement?
Deux âmes cohabitent dans le mouvement. D’un côté, il y a celle des «jeunes indignés» de la classe moyenne – en phase de déclassement – et de l’autre celle des mouvements sociaux alternatifs liés aux luttes ouvrières de toujours. Ces deux âmes ont compris qu’elles avaient mutuellement besoin l’une de l’autre et, en conséquence, se nourrissent réciproquement. Les «jeunes indignés» se sont centrés sur la dénonciation de la corruption et de la précarité en interpellant les gouvernants alors que les seconds ont cherché à mettre en relief les problèmes de fond du système, à créer des espaces d’autonomie (en se passant des gouvernants) basés sur la démocratie réelle, l’autogestion et l’aide mutuelle. Même si beaucoup des «jeunes indignés» ont laissé derrière eux les premières revendications pour s’attaquer aux problèmes de fond, les deux âmes sont toujours bien présentes dans le mouvement. Même si ma sympathie va plus à la seconde, il n’y a pas de raison de ne pas appuyer des revendications de la première, bien que celles-ci ne suscitent pas notre enthousiasme. Inversement, les «jeunes indignés» ne sont pas non plus hostiles aux espaces d’autonomie précités.
Les indignés peuvent-ils peser contre les politiques d’austérité européennes?
En Espagne, c’est la première instance en mesure de le faire, d’autant plus que les syndicats majoritaires ne font rien, ou presque rien, à ce sujet. La conscience critique face à ces politiques d’austérité s’est considérablement accrue notamment grâce au 15-M.
La protestation des indignés a fait irruption ailleurs: en Grèce, en Italie et aux Etats-Unis, avec le mouvement Occupy. A-t-on affaire à un nouveau cycle de mobilisations à l’échelle internationale contre le capitalisme?
Je ne suis pas sûr que cela soit le cas: je crois que nous avons tendance à exagérer les similitudes entre des mouvements qui, en soi, sont différents. Même si c’est évident que sur la planète il y a des circonstances communes qui nécessitent des réponses conjointes. C’est par exemple lamentable de constater notre flagrant manque de solidarité avec le peuple grec.
Quelles sont les spécificités du 15-M par rapport à d’autres mobilisations du passé, comme le mouvement altermondialiste par exemple?
Il y a beaucoup de similitudes mais les assemblées populaires occupant les places et le déploiement de l’autogestion dans tous les domaines sont les principales singularités du 15-M.
Le premier vient du fait que beaucoup de personnes qui sympathisent avec le 15-M ne sont pas encore disposées à s’engager pleinement dans ses initiatives. On doit aussi constater que le mouvement est peu inséré dans le monde du travail et reste très faible dans le monde rural. De plus, il semble que les personnes âgées, les adolescents et les migrants ne se sentent pas attirés par ce mouvement.
Justement, certaines critiques sur les indignés soulignent que les mobilisations se font en marge des lieux de travail…
Je crois que s’affirme dans le mouvement une conscience de la nécessité impérative de transférer beaucoup des perspectives du 15-M vers le monde du travail. Mais le mouvement connaît des problèmes précisément sur ce terrain. Je ne crois pas qu’ils puissent se résoudre en l’absence d’un engagement sur le terrain même de la lutte des classes. Ce qui est clair pour le 15-M, je crois, c’est la volonté d’additionner les revendications qui viennent de la classe moyenne «déclassée» avec celles du syndicalisme qui résiste. Je pense, plutôt, que celui qui a abandonné la lutte des classes c’est le syndicalisme majoritaire.

L\'Anticapitaliste, le bimensuel de la Gauche anticapitaliste