Quand les institutions exploitent et rendent fous
Le travail social aujourd’hui a intégré la logique de servitude au capital. Son objectif n’est plus de changer le monde mais de modérer les aspirations émancipatrices des précaires, en jouant un rôle d’amortisseur social.
Le travail social en psychiatrie n’échappe pas à la règle. Il est devenu l’ami des multinationales et obéit à l’impératif de réduction des coûts. A Genève, les choix politiques opérés en psychiatrie ont entraîné une dégradation qualitative et quantitative des prestations aux malades tout en attaquant les conditions de travail des salariés. Au sein des Etablissements publics pour l’intégration (EPI), les foyers et les ateliers protégés constituent le laboratoire du pire pour la profession et pour l’usager. Les EPI, qui dépendent du département du Conseiller d’Etat radical François Longchamp, tracent la voie de la nouvelle psychiatrie: servir le capital et la morale libérale. Depuis les années nonante, les nouvelles politiques antisociales sont en place. Dans les hautes sphères, on réfléchit à la manière de réduire les coûts d’une prise en charge trop onéreuse. En même temps, se développe un énorme business lié aux neuroleptiques de nouvelle génération créés par les groupes pharmaceutiques. Les malades font rêver ces compagnies devant les milliards que peut générer le secteur.
Malades + pharmas = jackpot!
Les médecins se transforment peu à peu en prescripteurs d’ordonnance sous le lobbying des groupes pharmaceutiques. L’origine de la maladie mentale est désormais posée sous un angle différent. La cause de la folie n’est plus la rupture du lien social, l’exclusion ou la brutalité du monde du travail mais elle est de nature neurologique et donc soignée à coup de neuroleptiques. Pour les pharmas, c’est le résultat d’un gros travail de propagande: la folie est individuelle et non collective, les médecins prescrivent les neuroleptique ad hoc et les groupes pharmaceutiques les vendent. En d’autre termes: « Vous êtes malades, on vous dit de quoi, on vous vend le médicament et on se fait un max de blé!». Les capitalistes et leur courroie de transmission (la droite) sortent victorieux: puisque c’est le malade qui est en cause, on dédouane la société de sa responsabilité et on réduit drastiquement les budgets tout en enrichissant l’industrie pharmaceutique.

L’individu laissé à l’abandon
Dès lors, la prise en charge éducative collective pour pallier les décompensations psychotiques est délégitimée. Les premiers visés sont les professionnels. Les directions, acquises à la logique libérale, combattent les thérapies de groupe et transforment les foyers en hôtel. Le but est de caser les malades dans des «pensions», en limitant la présence éducative et les coûts de fonctionnement. Il n’est plus nécessaire d’engager des professionnels, ni qu’ils soient qualifiés, puisque la prise en charge éducative n’existe plus. Au nom de la toute-puissance de l’individu, les activités collectives ayant un caractère contraignant pour minimiser les risques de crises sont décriées et jugées stigmatisantes, voire maltraitantes. On insiste, paré d’un pseudo-voile humaniste, sur «l’auto-détermination de l’individu» qui doit devenir libre et autonome mais qui est en fait laissé à l’abandon et assommé à coups de camisoles chimiques.
La folie des ateliers-usines
Enfin, on transforme les ateliers protégés ayant pour but de maintenir et/ou développer les capacités des malades psychiques en ateliers de production. Le bouleversement n’est pas que sémantique. Il ouvre la voie à la course au profit sur le dos des travailleurs malades psychiquement. Aux EPI, les méthodes de production s’inspirent du privé: travail à la chaîne, cadence accélérée, temps de travail mesuré. On oriente la production vers le luxe pour profiter de la forte demande du secteur. Les malades psychiques sont placés dans les ateliers non pas selon leurs capacités mais à partir de ce qu’on estime être en droit d’attendre d’eux. Conséquence: des licenciements apparaissent parfois lorsque certains ne sont pas jugés suffisamment productifs! Les clients de ces ateliers – entreprises d’Etat ou du privé comme Caran d’Ache – sont aux anges. Ils sous-traitent une partie de la production (cartonnage, emballage, mise sous pli) à moindres coûts. Ils exploitent une main-d’œuvre bon marché en Suisse, prétextant refuser le jeu de la délocalisation et s’offrent auprès de la population une aura d’entreprise sociale, responsable et solidaire.
Les malades psychiques ont toujours été le miroir de la société. Il n’est pas surprenant que «l’ordre» capitaliste et la morale libérale étendent leur emprise sur ces secteurs. Le passage d’une prise en charge éducative à une prise en charge sélective et productive est conforme à l’évolution de la société: produire plus sur le dos des salariés (malades ou non) et casser les solidarités de classe en brisant l’appartenance au collectif de l’individu. Le tout en mettant en concurrence les malades (payés 4 balles/heures) avec le reste des salariés. La finalité: enrichir une minorité et justifier l’existence d’un système malade qui… produit des malades.
(article paru dans L’Anticapitaliste n° 67)
L\'Anticapitaliste, le bimensuel de la Gauche anticapitaliste